DOSSIER N°15 : LA SOUVERAINETE DES ENTRAILLES

DOSSIER N°15 : LA SOUVERAINETE DES ENTRAILLES

L’intervention est programmée, le compte à rebours est lancé. Cette fois, rien n’est laissé au hasard. Je me prépare à l’arrivée de cette petite fille avec une minutie qui frise l’obsession. Tout est prêt : le plan de naissance méticuleusement établi avec ma sœur, les valises bouclées, les derniers achats alignés comme des trophées de guerre. Coussin d’allaitement, pyjamas, bodys, bonnet, chaussettes, gants… chaque petit tissu est une promesse de douceur dans un monde qui en a manqué. La logistique est verrouillée, la grand-mère est prête à prendre le relais pour mon aînée. Je me sens dans une confiance qui frise l’inconscience ; je ne suis plus l’ombre de la première naissance, je suis une femme qui maîtrise. Enfin, presque.

La nuit précédant le jour J est électrique. Je me refais le film, seconde par seconde. Je ne serai pas prise au dépourvu. Je contrôle tout.

Puis vient le matin. J’attends ma sœur, mon roc, mon alliée de chaque contraction invisible de ces derniers mois. Et là, contre toute attente, le père de ma fille surgit avec une « révélation ». Monsieur souhaite être présent. Monsieur veut voir sa fille naître.

Sur le coup, la sidération l’emporte. J’ai cru à une mauvaise blague, une énième tentative de me faire tourner en bourrique. Le culot est sans limite : après m’avoir abandonnée à ma solitude et à mes doutes durant neuf mois, après avoir nié sa propre chair, il se pointe comme si de rien n’était, prêt à enfiler le costume du papa idéal pour la photo de famille.

Le conflit intérieur me déchire. D’un côté, mon instinct hurle qu’il n’a pas sa place dans ce sanctuaire que j’ai bâti avec ma sœur. De l’autre, cette petite voix qui murmure que ma fille a peut-être besoin de ce rachat, que

« seuls les imbéciles ne changent pas d’avis ».

Je ne pense plus à moi, je pense à elle. Je cède.

Le coup de fil à ma sœur est un déchirement. Je sens sa déception au bout du fil, et comment ne le serait-elle pas ? Elle a porté cette grossesse à bout de bras avec moi, elle s’était projetée dans chaque battement de cœur. Et lui, d’un revers de main scrupuleux, vient tout briser. Mais parce qu’elle est l’incarnation de l’altruisme et de l’empathie, elle comprend. Elle s’efface. Elle cède sa place à celui qui n’a rien construit, mais qui veut récolter les lauriers.

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