DOSSIER N°33 : DE CHAIR ET D’INTRUSION

Le viol des frontières personnelles, encore et toujours. Mon consentement ? Non ? Ah ok. Diminuée, le corps en miettes et l’esprit encore engourdi par les antalgiques, je n’ai pas le réservoir nécessaire pour hurler ou exiger un taxi. J’encaisse le coup, je monte dans sa caisse, l’estomac noué.

Arrivés chez moi, il déploie sa stratégie du sauveur. Il s’incruste, propose de faire l’intendance, de cuisiner pour m’éviter le moindre effort. Les faits sont là : les derniers restes d’anesthésie s’évaporent et la douleur commence à mordre le muscle et l’os. Lever le bras est un calvaire. Trop faible pour le foutre dehors, et piégée par l’idée rassurante d’avoir une présence si je tombe dans les pommes, je capitule une seconde fois. On meuble le vide, on parle de tout, de rien. On mange. Le piège se referme doucement. Vient l’heure de dormir.

Au milieu de la nuit, un signal d’alarme interne me tire du sommeil. Une sensation physique, dérangeante. Un poids. Une chaleur sur mon crâne.

J’ouvre les yeux. La pénombre me renvoie son visage, bien trop près. Ses doigts sont dans mes cheveux, ils caressent. L’adrénaline s’injecte instantanément dans mes veines, balayant la douleur des côtes dans une explosion de colère pure. Je me redresse d’un bloc, le souffle court.

« Tu fais quoi, là ?! »

Pris en flagrant délit, le masque se fêle, il bafouille :

« Je sais pas, j’ai cru que… » « Tu as mal cru. »

Le matin se lève sur une ambiance de plomb. Il est aux fourneaux, me prépare le petit-déjeuner comme si de rien n’était, mais le venin est distillé. Je bous de l’intérieur. Cette sensation de nausée me submerge : une fois de plus, cet homme s’est octroyé un droit d’accès à ma chair, profitant de ma vulnérabilité pour tenter une percée dans mon intimité, sans mon aval. Les limites ont été franchies.

Je pose les balises, froides et tranchantes. Je le remercie pour le coup de main, mais je lui indique la porte. Pas de négociation possible. Je lui fais comprendre sans détour que je préfère crever de douleur seule dans mon lit plutôt que de rester sous le même toit qu’un mec qui se fait des films et me prive de ma sécurité psychologique. Il ramasse ses cliques et ses claques.

Il dégage.

Le silence retombe sur la maison, et ma convalescence commence pour de bon. Un calvaire. Le week-end se transforme en un long plan-séquence de souffrance brute. Au lieu de refluer, les douleurs se déchaînent. Le contrecoup du travail du chirurgien sur mes côtes me bloque entièrement le dos. Je suis une statue de sel, incapable de lever les bras pour attraper un verre d’eau. C’est ingérable. Je me vois contrainte de décrocher mon téléphone pour appeler mon employeur et arracher une semaine de congé supplémentaire.

Et c’est précisément à ce moment-là que les valises claquent dans l’entrée. Mes filles sont de retour. La parenthèse est fermée, le rideau se lève sur le quotidien qu’il faut assumer coûte que coûte. Me voilà seule face au foyer, à devoir serrer les dents pour m’occuper d’elles, le corps haché, souffrant le martyr à chaque mouvement.

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